Le Blog de Vinsup Les aventures d'un ingenieur en herbe…

26août/110

Touriste Professionnel

Ce soir, je me sens d'humeur à écrire un peu sur ce blog, que j'ai un peu laissé tomber en désuétude.

Ce soir, je vais vous parler du dernier livre que j'ai lu durant mes vacances.

Touriste professionnel | L'anti-guide de voyage

Il s'agit de "Touriste Professionnel" de Vincent Noyoux, Stock.

Vincent Noyoux est un auteur de guide de voyages. Et comme il semble qu'il en ait eu un peu marre que son entourage pense qu'il s'agissait du job en or, il a décidé d'écrire un livre.

Ce livre explique donc, ce qui se cache derrière un guide de voyage, comment l'auteur procède pour décrire une ville, région, pays dans ses moindres détails.

C'est frais, drôle, ça se lit rapidement (~200 pages) et on apprend l'envers du décor, qui n'est peut-être pas aussi rose que ce que l'on s'imagine (le guide en train de plonger au large des Maldives dans une eau turquoise, à 30°C et entouré de poissons de toutes les couleurs).

Je vous laisse avec un extrait du chapitre Zen. Chapitre durant lequel, l'auteur décrit une de ses aventures alors qu'il se trouve à Médenine, une grosse bourgade du sud Tunisien.

[...]

A présent je m'apprête à partir, passant une dernière fois en revue tout ce que j'aurais pu oublier de noter. Je cherche... Les horaires de bus ! Voilà ce que j'ai oublié. Voilà ce qui va me faire perdre - mais ça je ne le sais pas encore - quelques hectolitres de sang-froid.

La gare routière de Médenine occupe un grand bâtiment solitaire à la sortie de la ville. Une poignée de bus à l'arrêt évoquent de gros insectes morts devant une fourmilière abandonnée. Les chauffeurs ronflent à l'ombre de buissons rachitiques. Il est 14 heures et règne une chaleur de plus en plus intolérable. Dans le hall désert, j'avise un guichet ouvert. Je m'approche. Un fonctionnaire dort sur une couchette, au fond du bureau. Je me racle la gorge une fois, deux fois, trois fois. Le voilà qui se réveille. Sa chemise blanche est froissée, il se frotte un peu les yeux.

"Bonjour, je travaille pour un guide touristique. J'aimerais savoir s'il y a des bus pour Tunis et Tataouine, et si oui, quels jours de la semaine. J'aimerai aussi connaître les tarifs pour ces trajets."

Le guichetier débraillé se lève, me fixe d'un air hagard et bâille un grand coup. Après un long silence pâteux, il m'indique du doigt un guichet situé à l'autre bout de la salle, puis s'en va retrouver sa couchette.

La chaleur est intenable. Je traverse le hall absolument vide. A cette heure de la journée, toute la Tunisie dort. Toute la Tunisie sauf moi. Je veux mon info et je la veux tout de suite car je tiens à passer la nuit dans un village à trois heures d'ici. Je tape contre la vitre du guichet. Un homme débarque comme par enchantement. C'est un jeune gars souriant, à l'oeil pétillant, à l'esprit vif. Son français est hésitant mais correct.

- Bonjour, je voulais savoir s'il y avait des bus pour Tunis et Tataouine ?

- Oui, oui.

- Quels jours ?

- Tu pars quand ?

- Non, ce n'est pas pour moi, c'est juste pour savoir. J'écris un guide sur la Tunisie. J'ai besoin d'informations pratiques.

- Tu veux un guide ? Moi je peux pas, mais mon frère, il connaît bien la région, il a une boutique au vieux souk et si tu veux...

- Non, non, JE SUIS un guide. J'écris un livre sur la Tunisie.

- Ah, tu te plais la Tunisie, c'est bien. Où tu veux aller ?

- Nulle part. Je veux juste avoir les horaires des bus pour Tunis et Tataouine.

- Ah oui, c'est tous les jours.

- Tous les jours, bien. Et combien y a-t-il de bus par jour ?

- Euh... Six fois.

- Des bus six fois par jours, tous les jours ?

- Oui, tous les jours, et neuf le samedi, et huit le dimanche, et tous les jours, environ huit par jour.

Là, je m'arrête de noter et regarde un peu mieux mon interlocuteur. Il n'a aucune note sous les yeux, aucun papier à lire, aucun cahier d'horaires.

- Vous venez de me dire qu'il y a six bus par jour... C'est six ou c'est huit ?

- Euh... Peut-être six, peut-être huit, comme ça. Le dimanche c'est neuf, le jeudi c'est deux et le lundi c'est deux, et le mardi c'est trois.

La page de mon carnet est maintenant un champ de bataille où les ratures se superposent aux ratures, comme des cadavres empilés. J'essaie de réprimer un début de migraine...

- Ecoutez, vos chiffres se contredisent. On va reprendre dans l'ordre, très calmement. Lundi : combien de bus par jour ?

- Oui c'est ça, des bus par jour, tous les jours, du lundi à dimanche, résume le guichetier dans un grand sourire.

Il n'a pas le droit de ma faire ça. Le hall de la gare est une plaque chauffante sur laquelle je me calcine comme une vieille semelle. Dehors, on entend le souffle lugubre du vent sur le désert brûlant. Ma tête est sur le point d'exploser. Puisant dans d'insoupçonnables réserves de patience, je prends une profonde respiration et tente une dernière fois l'impossible.

- Bien. On s'en fiche des jours. Mais pour Tunis, environ combien de bus par jour ? Combien ? Tunis ? Des bus ? Environ ?

- Huit fois.

- D'accord. Et pour Tataouine ?

- Pareil huit fois et six fois. Et mardi deux fois, et cinq fois pendant ramadan.

C'est trop. Une petite voix m'ordonne de partir vite, très vite avant de commettre quelque chose de grave, comme perforer un homme à coup de stylo-bille. Je plante là mon guichetier, cours comme un dératé jusqu'à la voiture, démarre en trombe, roule à tombeau ouvert à travers la plaine écrasée de soleil, et, juste avant que ma tête explose, freine à fond, ouvre la portière, cours me planter au milieu d'un champ de cailloux et pousse le cris de rage le plus stupéfiant, le plus long, le plus intense et le plus barbare de toute ma vie. Quelque part de l'autre côté des dunes du Sahara, ce cri doit encore retentir. Peut-être inspire-t-il même de terribles légendes à un peuple de nomades, qui sait ?

[...]

 

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